
GWP des réfrigérants : pourquoi le R290 change la donne
Les réfrigérants des pompes à chaleur ont un impact climatique méconnu. Le R290 (propane) bouleverse l'industrie. Explications.
Il y a un secret que l'industrie du chauffage n'aime pas raconter. Votre pompe à chaleur, cette machine censée décarboner votre maison, contient entre 1 et 3 kg d'un gaz dont l'impact climatique peut être 2.000 fois supérieur à celui du CO₂. Ce gaz s'appelle R410A, et il circule dans 90% des pompes à chaleur installées en Belgique ces vingt dernières années. Son remplacement par le R290 — du propane, tout simplement — est la révolution silencieuse la plus importante de l'industrie du chauffage depuis l'invention de la condensation.
📊 Chiffres clés Le GWP (Global Warming Potential) mesure l'impact climatique d'un gaz sur 100 ans, par rapport au CO₂ (GWP = 1). Le R410A, réfrigérant dominant des PAC, a un GWP de 2.088. Le R32, son successeur partiel, a un GWP de 675. Le R290 (propane naturel) a un GWP de 3. Les fuites de HFC (hydrofluorocarbures) représentent 2,5% des émissions de gaz à effet de serre de l'UE — l'équivalent du transport aérien intra-européen. Le règlement F-Gas 2024 interdira les réfrigérants à GWP supérieur à 150 dans les nouvelles PAC monobloc dès 2027.
Qu'est-ce que le GWP et pourquoi ça compte
Le GWP (Global Warming Potential, ou potentiel de réchauffement global) est un indice inventé par les scientifiques du GIEC pour comparer l'impact climatique de différents gaz à effet de serre. Le CO₂ sert de référence avec un GWP de 1. Le méthane a un GWP de 28 sur 100 ans (il réchauffe 28 fois plus que le CO₂ à masse égale). Le protoxyde d'azote a un GWP de 265. Et les HFC, les réfrigérants synthétiques utilisés dans les pompes à chaleur et la climatisation, ont des GWP qui vont de 675 (R32) à 3.922 (R404A).
Pour comprendre l'enjeu, prenons un exemple concret. Une pompe à chaleur résidentielle contient typiquement 2 kg de R410A. Si ce réfrigérant fuit intégralement dans l'atmosphère — ce qui arrive en fin de vie si le dégazage n'est pas correctement réalisé — l'impact climatique est de 2 × 2.088 = 4.176 kg de CO₂ équivalent. C'est autant que 21.000 km en voiture thermique, ou l'équivalent d'un an de chauffage au gaz pour un appartement. En une seule fuite.
Les taux de fuite annuels des installations de climatisation et de PAC sont estimés entre 3 et 8% par an en moyenne (IEA, 2023). Pour une installation contenant 2 kg de R410A, cela représente 60 à 160 g de fuite par an, soit 125 à 334 kg de CO₂ équivalent. Multiplié par les 350.000 PAC installées en Belgique, les fuites annuelles de réfrigérant HFC représentent 30.000 à 100.000 tonnes de CO₂ équivalent — un chiffre que personne ne mentionne dans les bilans carbone des installations "vertes".
Du CFC au HFC : l'histoire d'un problème déplacé
L'histoire des réfrigérants est une leçon d'humilité technologique. Dans les années 1930, les chimistes de DuPont ont inventé les CFC (chlorofluorocarbures), des gaz miracles pour la réfrigération : stables, non toxiques, ininflammables. Pendant cinquante ans, les CFC ont été utilisés massivement dans les réfrigérateurs, les climatiseurs et les bombes aérosol. Jusqu'à ce que les scientifiques Sherwood Rowland et Mario Molina découvrent en 1974 qu'ils détruisaient la couche d'ozone stratosphérique.
Le protocole de Montréal (1987) a interdit les CFC — l'un des rares succès éclatants de la coopération environnementale internationale. Les CFC ont été remplacés par les HCFC (hydrochlorofluorocarbures), moins destructeurs pour l'ozone mais toujours problématiques. Puis les HCFC ont été remplacés par les HFC (hydrofluorocarbures), qui ne détruisent pas l'ozone mais ont un impact climatique dévastateur. On a résolu le problème de l'ozone en créant un problème climatique.
L'amendement de Kigali (2016) au protocole de Montréal vise à réduire les HFC de 80 à 85% d'ici 2047. L'Union européenne, comme souvent, va plus vite et plus loin que le calendrier international. Le nouveau règlement F-Gas (UE 2024/573), adopté en janvier 2024, est le plus ambitieux du monde. Il impose un calendrier d'élimination progressive des HFC à fort GWP, avec des échéances contraignantes pour chaque secteur.
Le R290 : retour au naturel
Le R290, c'est du propane. Le même gaz qui alimente les barbecues et les camping-cars. Son GWP est de 3 — pratiquement neutre pour le climat. Son ODP (potentiel de destruction de la couche d'ozone) est de 0. Il est disponible en abondance, peu coûteux et ses propriétés thermodynamiques sont excellentes pour les pompes à chaleur résidentielles.
Thermodynamiquement, le R290 est même supérieur au R410A dans certaines conditions. Son coefficient de performance (COP) est 5 à 10% plus élevé à basse température ambiante — exactement le point de fonctionnement le plus critique pour une PAC en hiver belge. La raison est technique : le R290 a une meilleure capacité volumétrique de chauffage et un ratio de pression plus favorable entre l'évaporateur (côté air extérieur) et le condenseur (côté eau de chauffage).
L'inconvénient du R290 est son inflammabilité. Le propane est classé A3 (inflammabilité élevée) selon la norme ISO 817, contre A1 (ininflammable) pour le R410A. C'est la raison pour laquelle il a été écarté pendant des décennies au profit des HFC synthétiques. Mais les progrès en matière de sécurité — charges contenues (typiquement 150 à 400 g pour les monoblocs de 5 à 7 kW, jusqu'à 1 kg et plus pour les unités de 15-16 kW), détecteurs de fuite intégrés, ventilation forcée, conception anti-étincelle — ont rendu le R290 parfaitement sûr pour un usage résidentiel. La charge dépend directement de la puissance : plus la PAC est puissante, plus elle a besoin de réfrigérant.
💡 Le saviez-vous ? Un réfrigérateur domestique fonctionne au R600a (isobutane), un gaz naturel tout aussi inflammable que le R290 (propane). Il en contient 50 à 150 grammes, à quelques centimètres de votre cuisine. Personne ne s'en inquiète, et les incendies liés au réfrigérant des réfrigérateurs sont statistiquement inexistants. Les PAC monobloc au R290 sont installées à l'extérieur et contiennent des charges proportionnelles à leur puissance (de ~200 g pour les petites unités à ~1 kg pour les grosses) — le risque est objectivement inférieur à celui de votre frigo.
Le calendrier F-Gas : ce que ça signifie pour votre achat
Le règlement F-Gas 2024 impose un calendrier précis d'élimination des réfrigérants à fort GWP dans les pompes à chaleur neuves :
| Échéance | Restriction | Impact |
|---|---|---|
| 2025 | Interdiction HFC GWP > 750 dans les splits < 12 kW | Le R410A (GWP 2088) est exclu des splits résidentiels |
| 2027 | Interdiction HFC GWP > 150 dans les monoblocs < 12 kW | Le R32 (GWP 675) est exclu des monoblocs résidentiels |
| 2030 | Interdiction HFC GWP > 150 dans les splits < 12 kW | Seuls R290 et CO₂ restent autorisés |
| 2032 | Restriction étendue aux systèmes > 12 kW | Impact commercial/industriel |
Pour un propriétaire belge qui achète une PAC en 2026, les implications sont claires. Une PAC au R410A achetée aujourd'hui sera techniquement obsolète d'ici 5 ans — non pas parce qu'elle ne fonctionnera plus, mais parce que l'approvisionnement en R410A deviendra de plus en plus cher et difficile (le système de quotas F-Gas réduit progressivement les volumes mis sur le marché). Le R32 est un compromis temporaire : mieux que le R410A (GWP divisé par 3), mais il sera à son tour interdit dans les monoblocs dès 2027 et dans les splits dès 2030.
Le R290 est la solution d'avenir. Les principaux fabricants l'ont compris et ont massivement investi dans le développement de gammes au propane. Daikin a lancé sa gamme Altherma 3 au R290 en 2023. Vaillant propose l'aroTHERM plus (R290) depuis 2021 — c'est l'un des modèles les plus silencieux du marché (29 dB(A)). Viessmann, Samsung, Panasonic et Mitsubishi ont tous annoncé des gammes R290 pour 2025-2026.
Le R290 en pratique : performances réelles en Belgique
Les retours de terrain sur les PAC au R290 installées en Belgique depuis 2022-2023 sont encourageants. Le Vaillant aroTHERM plus 7 kW, l'un des modèles les plus installés, affiche un SCOP (COP saisonnier) de 4,8 à 5,2 selon le régime de température — des chiffres supérieurs à la plupart des modèles R410A de puissance équivalente.
La charge de réfrigérant est un autre avantage majeur. Les PAC monobloc au R290 contiennent des charges qui varient selon la puissance : environ 200-400 g pour une unité de 5-7 kW, jusqu'à 800 g-1,2 kg pour une unité de 12-16 kW. C'est systématiquement moins que les 1,5 à 3 kg de R410A nécessaires dans les modèles split de puissance équivalente. Prenons un cas concret : une PAC de 7 kW avec 350 g de R290 contre un split de même puissance avec 2 kg de R410A. En cas de fuite totale, l'impact climatique est de 0,35 × 3 = 1,05 kg CO₂eq pour le R290, contre 2 × 2.088 = 4.176 kg CO₂eq pour le R410A. Le ratio est de 1 à 4.000. C'est la différence entre un pet de vache et un vol Paris-New York.
La question du bruit est aussi en faveur du R290. Les compresseurs optimisés pour le propane fonctionnent à des pressions plus basses que ceux du R410A, ce qui réduit mécaniquement le bruit. Le Vaillant aroTHERM plus atteint 29 dB(A) en mode normal — c'est le bruit d'un chuchotement. En comparaison, les PAC R410A typiques émettent 40-50 dB(A). Pour les quartiers résidentiels denses où le bruit de voisinage est un enjeu, le R290 est un argument décisif.
⚡ Chiffre clé Si toutes les PAC installées en Europe (20 millions d'unités en 2024) étaient au R290 au lieu du R410A, l'économie en émissions liées aux fuites de réfrigérant serait de 40 à 120 millions de tonnes de CO₂ équivalent par an. C'est l'équivalent des émissions annuelles totales de la Belgique (108 Mt CO₂eq en 2023). Un changement de réfrigérant dans un seul secteur suffirait à compenser les émissions d'un pays entier.
Le parallèle avec la couche d'ozone : raison d'espérer
L'histoire des réfrigérants offre une leçon d'optimisme rare dans le dossier climatique. Le protocole de Montréal de 1987 a prouvé que l'humanité peut, quand elle le veut, résoudre une menace environnementale planétaire par la coopération internationale et l'innovation technologique. La couche d'ozone se régénère. Les prévisions actuelles indiquent un retour aux niveaux de 1980 d'ici 2066 — en l'espace d'une vie humaine.
La transition vers le R290 est de la même nature. C'est un changement technologique concret, mesurable, déjà disponible, qui résout un problème spécifique (l'impact climatique des réfrigérants) sans sacrifier la performance ni le confort. Le calendrier F-Gas est ambitieux mais réaliste — les industriels ont déjà les produits en catalogue. Et contrairement à beaucoup d'autres mesures climatiques, celle-ci ne demande aucun changement de comportement au consommateur. Vous achetez une PAC. Elle fonctionne pareil. Mais son impact climatique indirect est divisé par 700.
🏠 Chez vous Si vous achetez une pompe à chaleur en 2026, exigez un modèle au R290. Les modèles sont disponibles chez tous les grands fabricants (Daikin, Vaillant, Viessmann, Samsung). Le surcoût est nul ou marginal par rapport aux modèles R32. Vous bénéficiez d'un COP supérieur, d'un bruit réduit, et vous évitez le risque d'obsolescence réglementaire. C'est un choix qui ne coûte rien et qui rapporte sur tous les plans.
Ce que ça change pour votre maison — et pour la planète
Le choix du réfrigérant dans votre pompe à chaleur est un micro-décision qui a un macro-impact. C'est l'un des rares cas où la technologie disponible aujourd'hui est si nettement supérieure que le choix rationnel est évident. Le R290 est plus performant, plus silencieux, moins cher en réfrigérant, conforme aux réglementations futures et 700 fois moins polluant que le R410A en cas de fuite.
Mais au-delà du choix individuel, l'histoire du R290 raconte quelque chose de plus profond. Elle montre que les solutions au changement climatique existent déjà — souvent simples, souvent disponibles, souvent ignorées par manque d'information. Le protocole de Montréal a sauvé la couche d'ozone. Le règlement F-Gas peut éliminer 2,5% des émissions européennes en remplaçant un gaz par un autre dans des machines que tout le monde utilise déjà. C'est un rappel salutaire : la transition n'est pas qu'une question de volonté politique ou de sacrifice individuel. C'est aussi, et peut-être surtout, une question de choix techniques éclairés.
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